Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié.
Jean-Louis s'est assoupi comme souvent après le repas de midi. Ce matin à l’aube, il a conduit ses chèvres dans le champ escarpé qu'il possède sur la colline voisine. Il les voit maintenant en rêve, bondissantes et tellement folles que…bang…bang…elles explosent sur les rochers. Un troisième bang tire Jean-Louis du sommeil. De la fumée a envahi son potager. Une de ses haies est en flammes, celle qui le sépare du jardin de Marcellin, son vieux compère avec qui il se dispute autant qu’il festoie. « Qu’est-ce qu’il a encore inventé ce crétin » maugrée-t-il. Mais il change de ton en réalisant que ce n’est pas seulement la haie qui brûle « Sacrebleu ! C’est chez Marcellin que ça flambe ! Où est-il le pauvre bougre ? » Une explosion ébranle encore les tympans de Jean-Louis. Les bidons d’essence que Marcellin entrepose dans son hangar, et un peu partout dans son terrain, amplifient tour à tour le brasier. Bientôt le feu prend une telle ampleur que Jean-Louis n’espère que sauver sa maison en appelant les pompiers, celle de Marcellin est déjà détruite et Marcellin…Jean-Louis ne veut pas imaginer son vieil ami à l’intérieur, il se persuade qu’il a échappé au feu.
Les pompiers ne parviennent à éteindre l'incendie qu'à la nuit tombée. Marcellin n'est pas réapparu et tout est consumé dans son terrain, ne restent que des pans de murs noircis et…sa vieille brouette. Il lui vouait une adoration fétichiste. Il considérait qu’elle l’avait sauvé quand, sous l’occupation allemande, de sinistres hommes en noir avaient débarqué dans son quartier pour rafler sa famille. Pour leur échapper, il n’avait pas trouvé mieux que s’enfouir dans le gros tas de fumier qui remplissait la brouette. L’idée était répugnante mais payante, les allemands n’ont pas voulu se salir pour extirper un gamin d’un tas de fumier et, par miracle, n’ont pas tiré dedans. Marcellin ne s’est jamais plus séparé de la brouette et ne permettait pas qu’on se moque du petit nom, Émilie, qu’il lui avait donné. Jean-Louis ne s’est pourtant pas privé d’en rire. Maintenant il en a les larmes aux yeux. Marcellin n’est plus là pour défendre sa chère brouette et personne ne viendra la réclamer, car il vivait seul sans proche parent. Alors en mémoire de ce voisin tragiquement disparu dans l’incendie, Jean-Louis recueille Émilie. Il lui fait même une place d’honneur sur le perron de sa maison.
Quand Jean-Louis sort de chez lui le lendemain, il s'étonne de ne plus voir la brouette. Bizarre qu'une personne soit venue voler cette brouette cabossée et trouée par endroits, en plus elle roule mal, sa roue est voilée. Yvette, l’épouse de Jean-Louis s’inquiète « On nous a peut-être volé des affaires dans la remise du jardin et le voleur s’est servi de la brouette pour les transporter. » « S’il a emporté les arrosoirs et les quelques outils de la remise, ce n’est pas un gros butin. » « Quand même, ce matériel est coûteux à racheter. Tu peux aller voir ? » Mais non, rien ne manque dans la remise. Jean-Louis s’égaie « On va dire que c’est ce coquin de Marcellin qui a repris sa brouette. Ça doit pas lui plaire de voir son Émilie chez nous. » Yvette n’en sourit pas « Que ce soit un voleur ou un fantôme, c’est pas rassurant de savoir que quelqu’un rôde la nuit dans le jardin » « Si ça peut te rassurer, je finirai de configurer la caméra que j’ai commencé à installer le mois dernier. » Ce n’est pas suffisant pour Yvette qui décide d’aller pour cette nuit au moins dormir chez sa fille « Claudie me demande souvent de rester. Elle sera ravie que je m’occupe de ses remuants loupiots. »
Jean-Louis passe donc la soirée en solitaire. Il l'occupe à mettre en route la caméra. Ce n'est pas une mince affaire pour lui qui aime mieux bricoler dans son atelier. Avec Marcellin, il était bien d’accord pour rouspéter contre la complexité des technologies modernes, un thème récurrent dans leurs conversations lorsqu’ils se partageaient une bonne bouteille au bord de la fontaine d’un proche manoir en ruine, leur lieu de prédilection pour se détendre ensemble. Le manoir a la réputation d’être hanté, mais eux se moquaient des fantômes, ils leurs portaient des toasts sans craindre de les voir se manifester. C'étaient de bons moments de camaraderie. Seul ce soir, Jean-Louis en a la nostalgie et plutôt que d’allumer la télévision après ses bidouillages informatiques, il part s’asseoir à la fontaine du vieux manoir pour mieux retrouver le souvenir de Marcellin. Et que voit-il en arrivant à la fontaine ?... Émilie ! La brouette de Marcellin, juste à l’endroit où ce vieux compère avait l’habitude de s’installer. Jean-Louis s’est toujours revendiqué matérialiste, mais devant cette brouette, il a envie de croire à une manifestation de Marcellin par-delà son trépas.
Même si Jean-Louis a parfaitement conscience qu’il ne s’adresse qu’à une brouette et que Marcellin ne lui parlera définitivement plus, il l’interpelle : « Salut l’ami. Qu’est-ce que tu deviens ? Tu t’es bien fait griller l’autre jour. T’aurais pas oublié de fermer le gaz avant de fumer ? Ou alors t’as voulu faire brûler de mauvaises herbes en oubliant les bidons d’essence que tu planques dans ton jardin. Je te l’avais dit, toute cette essence, c’est dangereux. Tu pensais que la guerre était imminente et qu’on allait nous restreindre en carburants, t’es pas mieux avancé maintenant que tu... » Un bruit d’éboulis interrompt le monologue de Jean-Louis, puis un cri guttural le tétanise. Sous ce cri, les ruines, les ombres, la végétation, tout lui devient fantasmagorique. Il n’est plus très sûr de vouloir s’entretenir avec Marcellin. De son vivant, ce gaillard ne lui épargnait pas ses mauvaises humeurs, son trépas ne l’aurait-il pas mis dans une de ses humeurs massacrantes ? Jean-Louis n’a pas envie ce soir de faire le fier face à un fantôme vociférant. Il quitte précipitamment la fontaine du manoir. Le cri guttural s’élève de plus belle et le fait fuir encore plus vite.
Dans le silence de sa maison retrouvée, le cri lui reste encore en tête, il le hante jusque dans le sommeil. Yvette découvre son mari au matin, recroquevillé dans le canapé, avec sur les oreilles le casque que leur petit-fils laisse traîner sur la table basse du salon. « Toi qui reproches à Nathan de se fermer aux gens avec son casque, te voilà aussi inaccessible que lui...Hello, tu m’entends ? » Jean-Louis a les yeux vides. D’autorité, elle lui enlève le casque. Il prend un air étonné « Ha, c’est fini, on ne l’entend plus ? » « Quoi donc ? » « Ce cri qui vrille la tête. Il me poursuit depuis que... » Mais reprenant de son assurance, il se retient d’avouer sa frayeur dans le manoir séculaire qu’au village, les commères s’effarouchent de croire hanté tandis que les hommes se font un point d’honneur de se moquer de leurs peurs. Yvette le pousse cependant à parler et encore ébranlé par son escapade de la veille, il consent à lui raconter ce qui s’est passé « Pauvre Marcellin. » conclue-t-elle « Faut l’aider à ne plus rôder parmi nous, ce n’est plus sa place. Je vais téléphoner au prêtre. » Jean-Louis lève les yeux au ciel, pas pour prier mais parce que sa femme est une incorrigible grenouille de bénitier. Suite à l'épisode deux





