(Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié)

Ce soir, après une longue journée de travail, Ophélie se plonge avec délice dans un bain moussant. Ce moment elle l'attendait, impatiente de respirer l'odeur d'abricot du bain moussant de grande marque acheté en lot promotionnel au centre commercial nouvellement ouvert à proximité de son bureau. Lorsqu’elle a annoncé le prix du lot à sa collègue et amie Estelle, celle-ci s’est désolée de ne pas s’être elle aussi rendue au centre commercial durant leur pause de midi. « Moi qui raffole de bains moussants parfumés, j’ai raté une trop bonne occasion. T’es sûre que tu n’as payé que dix euros les trois flacons ? Un seul de ces flacons ‘Pleine Saveur’ coûte vingt euros dans les parfumeries de luxe. T’as vérifié l’origine du lot ? » « Oui regarde, le label ‘Pleine Saveur’ figure sous le code barre. C’est vraiment une offre exceptionnelle, raison pour laquelle elle est limitée au premier jour d’ouverture du centre. » Devant la mine déconfite de son amie chagrinée de n’avoir pu profiter de cette promotion, Ophélie s’est faite une petite violence en se départissant d’un des trois flacons. « Allez tiens, prend-le. C’est bientôt ton anniversaire, ce sera mon cadeau. »

Mais maintenant Ophélie est prise de démangeaisons sur tout le corps. Le bain moussant ne lui a pas réussi. Elle doit rester sous la douche ou s’appliquer des compresses mouillées pour calmer les démangeaisons. Elle appréhende la nuit agitée qui l’attend. Dans quel état va-t-elle retourner à son travail demain ? Après deux longues heures à s’empêcher, sans trop y parvenir, de s’arracher la peau à force de grattage, les démangeaisons s’apaisent. Ne subsistent que des plaques rouges et de nombreuses griffures consécutives à ses irrépressibles grattages. Elle repense alors à Estelle. Il faut absolument qu’elle la prévienne de ne pas utiliser le bain moussant qu’elle lui a offert. Malgré l’heure tardive, elle l’appelle sur son portable. Pas de réponse, même en réitérant l’appel. Peut-être est-elle sous la douche avec des démangeaisons semblables à celles qui m’ont tenaillée se dit Ophélie, puis lui revient que son amie préfère prendre ses bains de bon matin pour mieux commencer la journée. Elle repose le téléphone. Dès son réveil à six heures elle rappellera Estelle, en priant qu’à cette heure-là elle ne barbote pas déjà dans son bain.

Quand Ophélie se réveille le lendemain, son visage est encore boursouflé de plaques rouges et marqué de griffures de grattage. Devant le miroir, elle s’acharne si longuement à les masquer qu’elle en oublie totalement de rappeler Estelle. Elle n’y repense que devant le bureau qu’elle partage avec elle et un autre employé. En ouvrant la porte, elle redoute autant leurs regards sur son visage dégradé que de constater les mêmes dégâts sur celui d’Estelle. Quand elle la voit sans plaques ni marques de grattage, elle est en partie soulagée. Mais Estelle n’est pas aussi pimpante que d’habitude. Dès qu’Ophélie vient la saluer, elle se lamente « On m’a volé mon sac à main. Hier en fin d’après-midi, il n’était plus accroché au porte-manteaux. T’aurais pas vu quelqu’un rôder autour ? » « Tu sais bien que j’étais en rendez-vous avec le chef de service en fin d’après-midi, je n’ai rien vu. Le voleur aurait pu aussi prendre le mien. J’aurais presque préféré. Le sac contenait mes bains moussants et j’ai entamé hier soir celui parfumé à l’abricot, il sentait si bon. Mais regarde le résultat. » Estelle ouvre de grands yeux en découvrant l’étendue des boursouflures de son amie.

« C'est vraiment pas de chance d'être à ce point allergique à un bain moussant, surtout de la marque ‘Pleine Saveur’, leurs bains sont tellement agréables ! D’ailleurs je te remercie encore pour le flacon que tu m'as offert. Je l’avais gardé dans mon tiroir en attendant de l’emporter le soir. Il n’a donc pas disparu avec le sac. Il m’a permis ce matin de passer un moment délicieusement parfumé dans la salle de bain d’un hôtel, parce que je n’ai bien sûr plus de clés pour rentrer chez moi, elles sont dans le sac. » « Mais comment as-tu fait pour payer l’hôtel ? » « Brice m’a prêté deux cents euros en liquide. Il n’a pas l’air quand il bougonne dans son coin, mais c’est un chic type. Je vais le rembourser au plus vite.» Brice, un bon samaritain ? Ophélie en doute. Il rechigne à participer aux collectes pour les cadeaux d’anniversaire de ses collègues et quand l’un d’eux parle de ses problèmes, il s’éloigne, estimant que ce ne sont pas ses affaires. Ophélie se penche vers Estelle et chuchote pour ne pas être entendue de Brice installé à quelques pas derrière un ordinateur. « A ta place, je me méfierais de ses intentions, il est si pingre d’ordinaire, et je ne me presserais pas pour le rembourser. »
Suite à l'épisode deux