(Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié)
Le concert est programmé pour le mois prochain et les musiciens plaisantent encore de leurs fausses notes. Eliot, le chef d’orchestre ne le supporte plus. Il ne comprend pas qu’après plus d’un an à répéter ce concert, des musiciens professionnels continuent à se louper. « Faites de longs entraînements chez vous sacré bonsoir ! Vous êtes aussi payés pour ça et pas seulement pour travailler en orchestre. C’est pas Dieu possible que vous limaciez et trébuchiez encore dans les allegrettos. On reprend, mesure trente-neuf » ... Couac du côté des violons. « Hélène, j’ai dit mesure trente-neuf. Faut-il que je confisque ton portable pour que tu m’écoutes ? On reprend…Ha non Lucas ! Commence pas avec tes mimiques, tu déconcentres tes vis-à-vis. Mesure trente-neuf, c’est parti. » ... Quelqu’un lâche un pet sonore. Fou rire dans les rangs. Eliot explose « Bande de diplodocus ! Allez tous péter dehors. » Très énervé, il enlève les partitions de son pupitre. Mais sur le point de quitter la salle, il se ravise. Ce concert, il y tient. « Revenez dans une heure et que pas un de vous ne refasse le guignol sinon…je vous renvoie tous et vous finirez comme de misérables dinosaures. »
Il n’impressionne personne. Les musiciens sont plus amusés qu’affectés d’être traités de diplodocus. Souriants, ils le regardent partir, les pauses sont toujours bienvenues. Quand leur chef d’orchestre revient, son humeur n’est pas meilleure. Eliot a pourtant cherché à se calmer avec de la poudre de fleurs de Bach en infusion, un déstressant qui lui a plus d’une fois réussi. Pas cette fois-ci. Une migraine s’annonce, un halo brillant vrille son champ de vision. Et que voit-il en entrant dans la salle de répétition ? … Un troupeau de diplodocus. Il recule terrorisé, court se réfugier dans la loge de l’hôtesse d’accueil et là, il s’accroche à la jeune femme qui, se croyant agressée, le repousse et appelle le directeur de l’auditorium. « Hé bien Eliot, que se passe-t-il ? Vous devriez être en répétition en ce moment. Vous n’avez pas oublié j’espère que le concert est dans un mois. » « Ils se sont tous transformés en diplodocus » « Qui ? » « Les musiciens. C’est monstrueux, ils vont tout fracasser. » Le directeur considère Eliot de haut en bas. Il le sait stressé par la préparation du concert mais aujourd’hui, le seuil de la folie est franchi.
« Eliot mon ami, vous avez besoin de repos. Suivez-moi dans mon bureau, nous allons signer quelques formalités. » Le directeur a ainsi donné congé à Eliot et engagé un autre chef d’orchestre. Diplômé d’une prestigieuse académie musicale, le nouveau venu a été respectueusement écouté par les musiciens. Sous sa direction, ils se sont surpassés le jour du concert. Ce soir, Eliot en lit le compte-rendu. « Le public présent à l’auditorium samedi dernier pour le concert de l’orchestre municipal se souviendra longtemps de l’exceptionnelle prestation des musiciens. Monsieur Liobisky, le nouveau chef d’orchestre, a su les amener au sommet de leurs talents. Les applaudissements enthousiastes leur ont rendu un hommage mérité. L’avenir de l’orchestre s’annonce radieux. » Eliot ne peut en lire davantage, déprimé d’avoir été si bien remplacé. Pourquoi lui n’est-il pas parvenu à tirer le meilleur des musiciens ? Serait-il aussi médiocre en chef d’orchestre qu’en pianiste ? Il y a quelques années, incapable de gérer son trac en public, il a renoncé à une carrière de concertiste. Faut-il qu’il renonce aussi à diriger un orchestre ?
Sa mère est dans la cuisine, entre les casseroles, à préparer le repas du soir. Il y aura un invité, Pierrick, le copain d'enfance d'Eliot. Elle l'a invité, certaine qu'il saura améliorer l’humeur de son fils qui se remet très mal d’avoir été écarté de l’orchestre. Mais avant que cet ami arrive, Eliot annonce qu’il part faire un tour dans la campagne, qu’il ne faudra pas l’attendre pour souper. Il a besoin d’oublier au grand air les lignes qu’il vient de lire. Il n’écoute pas sa mère qui cherche à le retenir « Qu’est-ce que je vais dire à Pierrick ? Il vient pour… » La porte d’entrée a claqué, Eliot s’éloigne, enfermé dans ses pesantes pensées. Il se dirige vers le Grand Bois qu’il n’a pas parcouru depuis fort longtemps et le découvre moins bien entretenu et fréquenté qu’avant. Les fougères ont recouvert les petits sentiers et le chemin principal, le seul praticable, ne semble plus traverser les mêmes endroits. Alors qu’il continue à avancer malgré la disparition de ses repères familiers, il perçoit des bribes de musique. En écoutant attentivement, il reconnaît…la danse hongroise de Brahms qu’il bataillait tant à faire jouer à ses musiciens. Une nouvelle hallucination ? Suite à l'épisode deux



