Eliot et ses diplodocus - épisode 2

  (Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié)

Après quelques instants de pause à se demander s'il ne délire pas, Eliot reprend sa marche. La musique devient plus nette. Il la localise à gauche du chemin où bientôt il aperçoit un sentier bien dégagé entre les fougères. Il s’y engage et devant lui, à quelques centaines de mètres plus loin, apparaît un cabanon. C’est de là qu’il entend à présent distinctement violons, flûtes et hautbois dérouler les notes de la danse de Brahms. Mais à mesure qu’il approche, la musique faiblit. Il n’entend plus rien aux abords du cabanon. Il pousse la porte. L’intérieur est étonnamment plus vaste que l’espace occupé par les murs extérieurs. Plus étonnant encore, il se présente sous l’aspect d’un salon avec fauteuils en velours, bibliothèque et... Eliot est en plein rêve… le piano de son enfance, mais sans sa patine et ses rayures. Le couvercle est soulevé. Ébloui par son piano rajeuni, Eliot s’installe devant le clavier et improvise une mélodie. Les notes l’enchantent … jusqu’à ce que tout à coup, il se fige. Quelqu’un a toussoté dans le fond de la pièce. Une chevelure luisante dépasse du dossier de l’un des fauteuils. « Pourquoi t’arrêtes-tu Eliot ? C’était bien mené. »

Un homme sans âge se lève du fauteuil. « Je comprends, tu ne t'attendais pas à me voir. Je suis ton arrière-grand-père Alfred. Tu ne m'as pas connu, tu es né après mon décès, mais peut-être m’as-tu vu sur des photos de famille. Je sais que tu traverses une période pénible de remises en question. Tu ne sais plus si tu dois persister dans ton métier de musicien, tu ne te sens plus compétent. Ce n’est pas ta première crise. Ton père t’a malmené, il exigeait de toi l’excellence en musique sans te donner de moyens efficaces et surtout le temps d’y accéder. Il était trop impatient. Moi-même je n’ai pas réussi à le faire travailler avec méthode. Voudrais-tu que nous revoyions ensemble ta formation au piano ? » Eliot n’a pas bougé, incapable de réaliser la scène où il est plongé. Puis sa vue se brouille tandis que la danse hongroise de Brahms retentit de plus en plus fort à ses oreilles. Le salon, la bibliothèque, les fauteuils, le piano, celui qui se dit son arrière-grand-père, tout se mélange dans un magma gris-vert de furieux diplodocus qui fondent sur lui. Eliot les repousse de toutes ses forces, il les frappe, il les mord, mais les dinosaures sont plus forts et le terrassent. 

« J’ai bien peur que votre fils ne souffre de schizophrénie. Ses hallucinations et sa perte d’intérêt pour les gens qui l'entourent sont symptomatiques de ce trouble mental. Il devient dangereux de le laisser vivre à vos côtés. » Madame Leblanc baisse la tête. Elle ne peut nier que son fils l’ait agressée. Un voisin paysan a trouvé Eliot tout hébété dans sa remise à foin. Elle était accompagnée de Pierrick quand elle est allée le chercher. En les voyant, Eliot ne les a pas reconnus. Comme un fou il s’est jeté sur eux en les martelant de coups de poing. Seul le robuste voisin paysan est parvenu à le maîtriser. Dans un état second avec des accès répétés de violence, Eliot a dû être conduit aux urgences psychiatriques. Sa mère voudrait qu’il en ressorte au plus vite mais le docteur est catégorique « Il doit suivre une thérapie d’au moins six mois. » « Pourra-t-il au moins disposer d’un clavier ? Il aime la musique, elle ne peut que lui être bénéfique. » « C’est à voir, mais on peut essayer » finit par acquiescer le docteur « et à condition que sa musique ne dérange pas les autres patients. » « Je vous remercie d’accepter cette proposition, c’est important pour lui. »


Elle n'obtiendra rien de plus pour Eliot qui multiplie les crises, non d’hallucinations mais de rébellion contre son internement. Le personnel soignant l'épargne cependant en ne lui administrant pas systématiquement de tranquillisants. Pour le calmer, on le coiffe d'un casque relié à son clavier et il apaise sa rage dans la musique. L’équipe thérapeutique passe en ce moment en revue les dossiers des patients. Rémy, un jeune stagiaire en médecine, se décide à enfin exprimer son avis sur Eliot Leblanc « Ce monsieur n’est pas à sa place ici. Le diagnostic de schizophrénie a été abusivement posé. Ses écarts de comportement ne relèvent que de perturbations mineures ne nécessitant pas le long traitement qu’on veut lui faire suivre. Il ne prend d’ailleurs aucun des médicaments prescrits, il s’en débarrasse dans les toilettes. Je l’ai surpris un jour en train de les vomir. Le maintenir à l’hôpital ne l’avance en rien. » Rémy crée la surprise, il n’avait jusque-là pas exprimé d’avis divergent, ce qui est la norme pour un stagiaire. Le professeur Desjoyaux, en chef d’équipe, choisit de ne pas s’arrêter aux observations de Rémy et signe le maintien de l’internement.                                      Suite à l'épisode 3