Eliot et ses diplodocus - épisode 3

  (Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié)

Mais Rémy reprend la parole « J’insiste, Eliot Leblanc n’est pas un malade mental. Au cours de mes visites, je n’ai décelé aucune incohérence alarmante dans ses propos et s’il a été sujet à quelques troubles mentaux, il n’en est plus affecté. Il est capable de jouer très mélodieusement sur son clavier. La seule chose dont il souffre vraiment, c’est d’être enfermé. Son internement doit cesser. ». Le docteur Elise Dimier sourit discrètement à ses côtés. Elle croit deviner pourquoi il réclame la sortie d’Eliot. Elle connaît les parents de Rémy et sait qu’ils recherchent un pianiste pour mettre de l’ambiance dans le restaurant qu’ils gèrent. Voyant que le professeur Desjoyaux continue d’ignorer les remarques du stagiaire, et parce qu’elle aussi n’a pas repéré les symptômes d’une schizophrénie chez Eliot, elle intervient « Rémy a raison, monsieur Leblanc ne présente pas de graves troubles de la personnalité. Il a juste eu un épisode d’hallucinations sous l’effet d’un stress important. En désamorçant la survenue de ces hallucinations par l’exacte analyse de leur origine, nous pourrions le laisser vivre en dehors de l’hôpital. Je demande à personnellement réétudier son cas. »

Le professeur Desjoyaux ne peut pas refuser, Elise est une psychiatre reconnue pour ses compétences. Sans cacher son exaspération d'être contredit, il lâche « Puisque vous y tenez, je vous le laisse. » Dès le lendemain, Elise établit avec Eliot un planning d’entretiens. Les premiers lui font comprendre que son patient passe dans une autre dimension en jouant au clavier. Il voit et entend un maître le guider, il le nomme Alfred. C’est assez étrange mais sans rapport avec les dinosaures de ses hallucinations. Eliot les explique très simplement « J’ai traité mes musiciens de diplodocus alors que j’étais sous pression. Je n’arrivais pas à les faire accélérer, ils se conduisaient comme des idiots. C’est de là que des visions de diplodocus se sont plantées dans ma tête, ne cherchez pas plus loin docteur. » Les entretiens suivants n’apportent rien de plus. Elise ne met à jour aucun traumatisme caché si ce n’est une névrose en réaction à ses échecs musicaux passés, névrose qu’il dissipe de lui-même en s’entraînant désormais assidûment sur son clavier. La conclusion s’impose, le directeur devra l’admettre : Eliot doit quitter l’hôpital et reprendre à l’extérieur sa vie de musicien.

En rédigeant son rapport, Elise a toutefois un doute. Il se passe tout de même des phénomènes hors normes dans la tête d'Eliot quand il se met au clavier. On ne peut alors plus lui parler, il est totalement déconnecté de ce qui l’entoure. Lorsqu’il redevient accessible, il dit avoir été en contact avec son guide en musique. Elise ne peut éluder qu’il s’agit là d’épisodes hallucinatoires qui pourraient à nouveau mal virer sous l’effet d’un stress. Il demeure nécessaire qu’Eliot soit suivi en hôpital psychiatrique conclue-t-elle dans le rapport qu’elle signe et transmet au professeur Desjoyaux. Une semaine plus tard, elle constate qu’Eliot a quitté l’hôpital. Fort étonnée, elle en demande l’explication au professeur. Il lui répond narquoisement « Auriez-vous perdu la tête ? L’explication est dans votre rapport. C’est vous qui avez exigé la sortie d’Eliot Leblanc. » Elise croit effectivement perdre la tête quand elle relit le rapport. Elle ne retrouve plus ses phrases. Et quand elle relève les yeux, elle est saisie d’épouvante…un troupeau de diplodocus se dandine sur l’air de la danse hongroise de Brahms, Eliot en chef d’orchestre bat la mesure.

A travers le miroir sans tain du petit local annexé à la salle où le professeur Desjoyaux auditionne les malades mentaux et toute autre personne qui le sollicite, Rémy suit la scène et se retient de pouffer de rire. La vidéo qu’il projette sur un mur blanc de la salle principale produit bien les effets attendus. Élise est affolée par les diplodocus, probablement inquiète d’être à son tour atteinte par les hallucinations d’Eliot. Elle parvient cependant à surmonter sa panique en réalisant que les dinosaures ne sont que des projections. Sous le regard toujours aussi narquois du professeur, elle se rebiffe « A quoi jouez-vous ? Qu’est-ce que cette mise en scène ? Voudriez-vous me rendre folle ? » « Tout-à-fait ma chère, mais pas de moi, Dieu m’en garde. Tout ceci est à l’initiative de Rémy. Il était trop déçu que vous ne libériez pas monsieur Leblanc. Juste pour vous contrarier et à la demande pressante de votre jeune collègue, j’ai signé une permission renouvelable de trois mois. Vous vous autorisez bien assez de me contredire tout au long de l’année. Pour surveiller votre patient, allez donc le retrouvez en soirée au Ménestrel, le restaurant des parents de Rémy. »

Élise n'est en définitive pas fâchée qu'Eliot ait échappé au quotidien de l'hôpital psychiatrique. Un soir, elle va l'applaudir au Ménestrel et observe en lui un notable changement. Le chef d’orchestre compassé, qui voyait des diplodocus dans les musiciens qu’il peinait à diriger, est devenu lumineux au piano. Il enchante les convives du restaurant avec de talentueuses interprétations et compositions personnelles. « C’est grâce à Rémy » répond-il modestement quand elle le félicite. Mais de peur d’être à nouveau jugé fou, il n’ajoute pas qu’il doit surtout son bonheur de pianiste à Alfred, un aïeul avec l’âme duquel il a l’impression de communiquer régulièrement.           Fin