(Transcription des sténogrammes après chaque passage sténographié)
Bryan transpire beaucoup, encore plus que ses collègues qui n’ont pas comme lui à supporter une perruque. En s’épongeant le front, il fait très attention à ne pas la faire glisser. Il travaille dans la cuisine d’une pizzeria et avec la chaleur cumulée des fours, il redoute que la pâte collante dont il badigeonne chaque matin l’intérieur de la perruque perde ses propriétés adhésives. Il lui faut aussi faire attention à éviter les familiarités de Reymondo, le gérant, qui pour témoigner de sa débordante sympathie, fourrage vigoureusement dans les cheveux de ses employés. Plus âgé qu’eux, il les considère comme ses fistons. Il n’a fait aucune difficulté pour intégrer Bryan à son équipe de pizzaïolos. Il peine à en recruter pour les heures tardives et les fins de semaine. Il en cherchait un depuis des mois quand Bryan s’est présenté. Il n’a exigé ni papiers d’identité ni recommandations d’anciens employeurs, alors que Bryan était prêt à les lui fournir. Il avait tout prévu de la perruque à la barbe et aux lunettes, jusqu’à la carte d’identité falsifiée et au curriculum parfaitement faux d’un parfait pizzaïolo, assorti d’élogieux commentaires tout aussi faux d’employeurs fictifs.
Car Bryan est en cavale. Il n'a rien à se reprocher si ce n'est de s'être débarrassé du tricycle de son petit voisin Paul-Henri de la Ferronnière. Le bambin prenait plaisir à s’introduire en tricycle dans le jardin de Bryan pour venir faire des bêtises loin du regard de ses parents. Lorsque Bryan s’en apercevait, il le grondait mais l’intrépide garçonnet revenait tout de même quelques temps plus tard. Quand un matin Bryan a trouvé le tricycle traînant devant chez lui, de colère il est allé le balancer dans un ravin. A ce moment-là, il ne savait pas que les parents de Paul-Henri avaient signalé la disparition de leur enfant à la police. Le tricycle a été retrouvé le jour même et une alerte enlèvement a été diffusée. En l’entendant, Bryan s’est senti perdu, la police allait détecter ses empreintes sur le guidon. Il est parti se cacher chez Emma, une amie qu’il fréquente sans que personne n’ait connaissance de leur relation. Le voyant désespéré, elle l’a aidé à modifier son apparence et son identité. Voilà pourquoi il transpire aujourd'hui sous une perruque, une barbe et des lunettes dans la chaleur d’une cuisine de pizzéria.
Il regrette bien sûr son existence libre et bohème d'artiste peintre mais même dans cette cuisine surchauffée de pizzéria, il est toujours mieux qu’enfermé dans une cellule de prison. Les soirs, il rejoint Emma qui le change de sa vie de célibataire. Elle ne reçoit personne en sa présence mais pour ce soir, elle fait une exception, elle attend sa cousine Jeanne-Marie et son compagnon Augustin. « Tu verras, ils sont géniaux » a-t-elle promis hier à Bryan « et pas du style à te dénoncer à la police. Comme toi, ils ont dû se cacher pour la fuir il y a quelques années. » Une appétissante odeur de cuisine se répand maintenant dans l’appartement et tout est prêt pour accueillir les invités, mis à part Bryan qui tarde à rentrer « Je me suis arrêté en route pour faire quelques courses » se justifie-t-il quand il arrive enfin « Voici déjà des fleurs pour toi et un beau poulet rôti pour les invités. Ce matin, je n’ai pas vu de viande dans le frigo. Sont quand même pas végétariens tes cousins. » « C’est-à-dire que…ils sont spéciaux, ils ne consomment aucun produit d’origine animal. » « Des végans ! De ces originaux qui se compliquent la vie…Pas sûr qu’on se comprenne. »
« Mais si, au contraire. Comme je te l'ai dit, ils ont été contraints eux aussi de fuir la police à un moment. Ils étaient poursuivis pour ne pas avoir inscrit leurs enfants dans un établissement scolaire. Ils n’avaient pas obtenu l’autorisation de leur faire suivre un enseignement à distance. Tu pourras leur parler de ta situation, ils la comprendront très bien. » Mais Bryan garde sa perruque et ses lunettes devant les invités et veille à ce que rien ne filtre de sa vie d’avant dans ses propos. Il s’en tient même à quelques échanges superficiels, pressé d’en finir avec des gens face à qui il doit se retenir pour ne pas critiquer leurs idées de végans. L’ambiance de la soirée reste donc courtoise mais peu conviviale malgré les efforts d’Emma pour mettre chacun à l’aise. « Tu aurais pu être plus sympa avec eux » reproche-t-elle à Bryan après le départ de ses cousins. « Ce sont les seules personnes de mon entourage en qui tu peux avoir confiance et que nous pouvons inviter. Essaie d’être plus amical la prochaine fois. » « Ho non, s’il te plaît, tu ne vas pas de nouveau les faire venir ici ! » Emma se fâche « Ici c’est chez moi, j’invite qui je veux. » La soirée se termine en dispute, la première entre eux.



